C’est pas juste ! Histoire/antécendants ou substance (history or substance ?)
Imaginez qu’un jeune ami vous téléphone pour vous dire qu’il vient dans le coin vous montrer la voiture qu’il a acheté pour $ 5000. Il vous dit d’un ton excité qu’il s’agit d’une Minor Morris de 1962. Vous pensez (à raison) que la Minor Morris est peut-être la meilleure voiture jamais construite.
En nouvelle-Zélande, un bon exemplaire de 1962 peut valoir $7000 ou même plus. Vous patientez, avide de voir le trésor débusqué par votre jeune ami.
Malheureusement, dès que vous l’aperçevez, vous voyez bien qu’il ne s’agit pas de cela. Un nuage de fumée sort de l’échappement; de l’eau et de l’huile s’échappent par en dessous, la carrosserie est salement rouillée. Vous pensez que ça vaut peut-être quelques centaines de dollars, et encore.
Vous pourriez vous demander si l’échange qui a conduit votre ami à obtenir quelque chose valant bien moins que ce qu’il a payé était juste ou non.
Il apparaît que l’on approche ce genre de question avec au moins deux perspectives plutôt différentes. On peut penser que le caractère juste de l’échange dépend totalement du fait qu’il était volontaire (the fairness of the exchange turned entirely upon whether it was voluntary). De cette perspective on peut se demander si le vendeur a menti à votre ami; y’a-t-il eu contrainte; votre ami était-il éméché au moment où il a donné son accord pour acheter la voiture; y–t-il une raison de penser qu’il a volontairement payé plus que le prix du marché (peut-être que son père a par le passé possédé cet exemplaire précis ?); et ainsi de suite.
Ces questions concernent l’historique de l’échange et si celui-ci s’est fait dans les règles - principalement, donné qu’il y a eu consentement libre et éclairé des deux parties - alors l’échange est juste qu’importe qui ait eu quoi pour quoi.
La plupart du temps, les contrats occidentaux juge le caractère juste des contrats de cette manière. Les considérations déterminant si un contrat est inapplicable sont quasiment toutes historiques, et s’intéressent à comment un contrat a été contracté. S’ensuit que les arguments que l’on peut avancer pour montrer qu’un contrat ne devrait pas être appliqué sont presque tous relatifs à des facteurs pouvant saper le consentement; une mauvaise représentation de la nature de biens ou services couverts par le contrat; des erreurs impliquant que des parties du contrat ne comprenaient pas bien ce qu’elles achetaient; sous la contrainte signifiant que des parties n’ont pas eu le choix de signer ou pas le contrat.
Nous pouvons souvent penser qu’un échange est injuste même si volontaire. Après quelques questions, nous pourrions penser que notre ami a bel et bien accepté d’acheter cette voiture, que le vendeur ne l’a pas trompé ou n’a pas profité de lui, mais toujours penser que cela ne peut pas être juste de prendre $5000 pour quelque chose qui en vaut peut-être $300. Cette perspective n’est pas historique. Cela ne concerne pas comment l’échange s’est fait, mais concerne la substance, ou contenu de l’échange, qui a donné quoi contre quoi. Et parfois la loi occidentale reconnaît bien qu’un contrat est injuste simplement parce que sa substance est injuste.
Pourquoi cela peut-il nous intéresser en tant que penseurs critiques et logiques ? Cela vaut le coup d’avoir ces deux perspectives en tête lorsque l’on fait un jugement concernant le caractère juste de quelque chose, que ce soit dans un cadre juridique ou ailleurs. Que devons-nous penser, par exemple, des loyers exorbitants ou des salaires misérables acceptés par des personnes en situation désespérée ? Cela peut bien être volontaire - ces personnes peuvent réellement penser qu’il s’agit là de la meilleure option à leur disposition - mais nous pouvons enrichir notre compréhension de ce qui est juste en voyant que cela peut dépendre de la perspective adoptée.